La perestroïka et la thérapie de choc


 

Ce dossier complète le Tour du Monde de la page 289. Nous sommes dans les années 1950 et le modèle extensif soviétique, qui a permis un décollage industriel, s'essouffle.

La course aux armements, à l’époque de la Guerre froide, a simplement permis à l’URSS de gagner du temps, de repousser les échéances. L’industrie lourde avait atteint sa maturité et ne pouvait plus servir de pôle de croissance. Cependant, l’armement constituait une extension presque naturelle de l’industrie lourde, qui se voyait ainsi accorder un sursis. Mais on n’avait fait que masquer le problème. Même si la gestion du secteur de l’armement pouvait se faire selon le modèle extensif, il faudrait tôt ou tard passer au modèle intensif. Entre-temps, deux des atouts de l’économie soviétique disparaissaient. En premier lieu, la migration des populations rurales vers les villes avait cessé. Prenons le cas d’un paysan qui a abandonné un emploi peu efficace à la campagne (où il produisait par exemple 2000 roubles), pour venir s’embaucher dans une usine (où sa production atteint 8000 roubles à l’aide de nombreux équipements à sa disposition). Grâce à cet ex-paysan, le produit national vient de monter de 6000 roubles (8000 – 2000). L’exode rural, qui avait tant favorisé la croissance de la production, était terminé. Il y avait plutôt une pénurie de main-d’œuvre dans les villes, ce qui provoquait la hausse des salaires. En deuxième lieu, le coût des matières premières, qui sont un des fondements de l’industrie lourde, ne cessait d’augmenter. Il fallait, par exemple, exploiter des gisements de plus en plus éloignés (en Sibérie, dans des régions difficiles d’accès) et aux rendements de moins en moins élevés.

Plutôt que de réformer le système, et de remettre ainsi en cause de nombreux acquis, les autorités soviétiques se lancèrent dans une classique fuite en avant.

Paradoxalement, le développement du secteur militaire, s’il avait d’abord donné un nouveau souffle à l’industrie lourde, aggrava les déséquilibres. D’une part, les salaires étaient poussés à la hausse par la vigueur de ce secteur. Les revenus élevés des ménages entraînaient une forte demande de biens de consommation (dont la production était justement négligée au profit du secteur militaire). D’où une pénurie de produits, des queues dans les magasins d’État et le développement du marché noir. Car les prix, fixés par les planificateurs, ne bougeaient pas. D’autre part, les matières premières, dont l’industrie lourde était très gourmande, devenaient de plus en plus rares.

 

Les tentatives de réformes avant Gorbatchev

Les réformes tentées de 1955 à 1985 furent pour la plupart stoppées, ou confinées à quelques secteurs de l’économie. Toutes se proposaient pourtant de rendre le système de planification plus efficace et mieux adapté au changement. La crise du début des années 1980 força les pays capitalistes à restructurer leur économie. Même si les coûts sociaux furent élevés (le chômage, les inégalités, la criminalité, le déclin des régions industrielles et la régression de nombreux pays du Tiers-Monde), l’adaptation se fit relativement bien, du moins pour les pays du Nord. Mais l’URSS, qui était à l’abri de la concurrence étrangère, ne suivit évidemment pas.

La course aux armements, relancée dans les années 1980 par Reagan aux États-Unis, donna le coup de grâce à l’économie soviétique. L’accroissement des dépenses militaires coûta très cher aux Américains et pava peut-être la voie aux déficits budgétaires et extérieurs, de même qu’à la pénétration japonaise et européenne aux États-Unis. Pour l’URSS, dont le PIB était deux fois moins élevé, le poids était encore plus considérable. Brejnev, alors au pouvoir à Moscou, décida quand même de relever le défi. Mais nous venons de voir que le développement du secteur militaire n’avait pu que pousser les salaires vers le haut, par sa forte demande de main-d’œuvre, et nuire à l’industrie civile qu’elle privait de ses meilleures ressources. L’écart entre la forte demande de biens de consommation et la faible production de ceux-ci ne pouvait que s’élargir.

C’est par son commerce extérieur que l’URSS a été mise au pied du mur.

En 1983, Andropov, qui venait de succéder à Brejnev, s’empressa de lancer des réformes visant à accroître la productivité. Il donna plus d’autonomie aux entreprises, instaura un système de primes et d’amendes. Les entreprises avaient donc intérêt à améliorer leur productivité (par des investissements, une meilleure motivation de la main-d’œuvre, etc.) et la qualité de leurs produits. (Andropov mourut après avoir passé à peine un an au pouvoir, et le terne Tchernenko lui succéda.) Cependant, la chute des cours du pétrole (l’une des principales exportations de l’URSS) réduisait la capacité d’importation de matériel moderne et de biens de consommation. Or, ces deux éléments étaient essentiels pour résoudre le problème de rareté dans le secteur civil, car l’URSS finançait ses achats à l’étranger par l’exportation de ses ressources naturelles.

 

La perestroïka (1985-1991)

Avec l’accession de Gorbatchev aux commandes de l’État, en 1985, la situation va enfin changer. Les choses se déroulent en trois étapes. Dans un premier temps, le nouveau dirigeant cherche à réformer le système de planification, pour le rendre de nouveau efficace et dynamique. Puis, au bout de deux ans, face à l’échec de sa tentative, Gorbatchev se tourne vers un socialisme de marché. Enfin, en 1991, il sera évincé du pouvoir, et l’idée du socialisme sera abandonnée. Tous ces changements se font dans une confusion entretenue, d’un côté par ceux qui ont tout à perdre dans cette situation de changement et de l’autre par ceux qui veulent profiter des circonstances pour se tailler une place au soleil.

Pour Gorbatchev, la réforme (restructuration ou perestroïka) ne peut être uniquement économique. Il faut que la population adhère au changement. La presse, la radio et la télévision sont poussées à faire preuve de franchise et d’esprit critique (transparence ou glasnost). La liberté d’expression est encouragée. Les travailleurs sont appelés à faire entendre leurs voix dans l’entreprise. Enfin, une campagne contre l’alcoolisme, un fléau national, est lancée. Dans ce dernier cas, il s’agit avant tout d’une mesure symbolisant une économie saine, efficace, dynamique et régénérée.

Sur le plan économique, le système de planification centrale est maintenu, mais simplifié. L’autonomie des entreprises est accrue. Une plus grande liberté et certains avantages sont donnés à celles qui investissent pour se moderniser. Pour encourager les entreprises à innover, on les juge désormais sur leurs bénéfices nets et non plus sur la simple quantité produite. Pour faire des bénéfices, les entreprises ne peuvent plus se contenter de produire beaucoup, encore faut-il qu’elles parviennent à vendre les produits à leurs clients (les ménages et les autres entreprises). Ces produits doivent donc être de qualité (mais tout est relatif). Il faut aussi diminuer les coûts de production : par conséquent, moins gaspiller les matières premières et rendre la main-d’œuvre plus productive. Cette dernière est directement intéressée aux résultats, car de bons bénéfices peuvent se traduire par de meilleurs salaires. À l’inverse, et pour la première fois, de mauvais résultats peuvent entraîner la fermeture de l’entreprise.

Parmi les administrateurs, ceux qui craignent de perdre une partie de leur pouvoir, ou même leurs postes et leurs avantages, font tout pour saboter la réforme. La pénurie de main-d’œuvre provoque de nouvelles hausses de salaires, que l’État se voit obligé de financer par des subventions (et un déficit plus élevé). Comme les prix sont toujours fixes, le pouvoir d’achat accru fait disparaître les marchandises des magasins. Le marché noir devient si lucratif que de nombreux administrateurs entretiennent la pénurie par leurs trafics. La corruption prend de l’ampleur. La vodka reste à l’honneur, car elle demeure l’un des biens encore faciles à trouver dans les magasins d’État. Pour couronner le tout, le prix mondial du pétrole, déjà stagnant, amorce carrément une baisse (de 40 % en 1986).

Dès les années 1950, des économistes soviétiques réformateurs soulevaient déjà le problème du système de prix planifiés. Contrairement aux prix du marché (fixés en fonction de l’offre et de la demande), les prix planifiés ne reflètent pas nécessairement la rareté des produits, et surtout ils ne s’adaptent pas facilement aux changements. Si, par exemple, le prix (planifié) de l’électricité est maintenu artificiellement bas et celui du fer artificiellement haut, l’entreprise productrice de fer sera portée à gaspiller l’électricité, plutôt qu’à rechercher de nouvelles techniques de production plus efficaces. Mais si le mécanisme des prix du marché n’a pas été instauré plus tôt, c’est qu’il s’accorde mal avec le système de planification centralisée.

La deuxième étape de la perestroïka consiste à introduire enfin le jeu du marché dans l’économie, à la place du système de prix déterminés par les planificateurs. Gorbatchev ne renonce cependant pas au socialisme et à ses objectifs d’équité et de solidarité. De nombreux produits essentiels continuent à bénéficier de prix fixes particulièrement bas. Dans le même temps, la propriété privée est instituée pour les petites entreprises, et les projets de sociétés conjointes avec des partenaires étrangers sont maintenant encouragés. Enfin, on dévalue le rouble pour stimuler les exportations. Les produits manufacturés soviétiques coûteront moins cher dans les pays étrangers.

Malgré l’apparition de nombreuses petites compagnies, il faut admettre que la plupart des grosses entreprises traditionnelles sont peu touchées par les réformes, à cause de la résistance des bureaucrates et des trafiquants. Certains cherchent à entretenir le chaos pour favoriser leur lutte de pouvoir. Bref, les succès obtenus ne sont pas assez étendus pour compenser les pertes provenant de la désorganisation des circuits d’approvisionnement. Face aux querelles entre les dirigeants et entre les républiques, l’État perd peu à peu de son autorité. Certaines régions refusent alors de livrer leurs produits, déréglant complètement le « savant » système de planification. Le chômage, les pénuries et l’inflation galopante, provoqués ou aggravés par la perestroïka, font perdre à Gorbatchev l’appui populaire qu’il estimait essentiel pour la réussite de son entreprise. Ses jours sont désormais comptés, quel que soit le scénario élaboré par ses opposants ou par les circonstances.

 

La thérapie de choc

Son successeur à la tête de la Russie, Boris Eltsine, procède alors à une réforme radicale de l’économie. C’est la thérapie de choc. Nous sommes en 1991, et l’Union soviétique vient de se disloquer. Les chômeurs et les retraités n’ont plus les moyens politiques de se défendre. Pour le nouveau chef de l’État, le choc, même violent, ne peut être que salutaire. Les entreprises inefficaces ne pourront se maintenir longtemps face à la réalité du marché, et c’est le seul moyen de leur faire entendre raison.

Si à cette époque presque tout le monde s’accorde pour conduire la Russie vers une économie de marché, deux écoles de pensée s’opposent, à Washington, sur la marche à suivre (car c'est paradoxalement l'ancien ennemi américain qui sert de conseiller à l'empire détruit!). Les modérés estiment que le marché ne peut fonctionner adéquatement sans un solide cadre institutionnel. La Russie doit donc reconstruire son système juridique (pour permettre aux entreprises de négocier des contrats de façon ordonnée, par exemple) et ses structures de régulation (pour assurer le bon fonctionnement du système financier, par exemple). Pour les modérés, les privatisations ne sont pas une fin en soi mais avant tout une façon de stimuler la concurrence, l’innovation et la productivité. De leur côté, les radicaux ont une confiance absolue dans les vertus du marché et considèrent que les aspects historiques, culturels et sociaux, qu’ils connaissent d’ailleurs très mal, ont peu d’importance. Pour eux, il faut tout privatiser et tout de suite. Plus le remède sera fort, plus vite le malade se rétablira, même s’il lui en coûte quelques souffrances.

C’est l’option radicale qui l’emporte finalement au FMI et au Département du Trésor des États-Unis. La thérapie de choc peut commencer. Puisque le président Eltsine accepte de suivre la « ligne correcte », les capitaux étrangers peuvent affluer, d’autant plus que les taux d’intérêt sont très juteux. En quelques années, la Russie réussit à accumuler une formidable dette extérieure, qui passe de 60 à 184 milliards de dollars entre 1990 et 1998.

Le plan de stabilisation russe porte également sur la réduction des déficits publics et le ralentissement de la création de monnaie. Le déficit est ramené de 20 % du PNB (en 1991) à 6 % du PNB (pour le premier trimestre de 1992). Quant au taux d’intérêt, il est relevé par étapes, passant de 8 % (à la fin de 1991) à 80 % (en mai 1992). Si cette hausse du taux d’intérêt avait pour but de limiter le crédit (donc la création excessive de monnaie, et en fin de compte l’inflation), elle aura plutôt pour résultat de mettre en difficulté financière de nombreuses industries. Les entreprises les plus puissantes (celles du complexe militaro-industriel) ne manquent pas de faire valoir leur mécontentement par la bouche de ces fameux députés (qualifiés alors de « conservateurs » par les médias occidentaux) qui donnent tant de fil à retordre au gouvernement de Boris Eltsine.

Lorsque le règne d’Eltsine touche à sa fin, l’économie russe est au plus bas. Le PIB a baissé de 7,5 % par an en moyenne entre 1990 et 1998, à une époque où la Chine, autre pays en transition, connaissait un taux de croissance annuel moyen de 10 %. Mais, de toute évidence, une telle situation ne fait pas que des mécontents. Boris Eltsine, qui a « présidé » à l’effondrement de l’économie, demeure le protégé de l’Occident et du FMI, qui voient en lui un facteur de… stabilité. Tandis que la majorité de la population s’enfonce dans la misère, une nouvelle élite économique amasse des fortunes. La mafia russe connaît une croissance spectaculaire et inversement proportionnelle au déclin de l’économie.

 

Exercices

a) 1. Pourquoi dit-on que, dans les années 1950, deux des atouts de l'économie soviétique étaient en voie de disparition?

b) 2. En quoi consistait la thérapie de choc? Quels en furent les résultats?