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Le cinéma de notre enfance

 

LES PASSEURS DU CINÉMA 

RENDEZ-VOUS DU CINÉMA QUÉBÉCOIS – 2002
Réal La Rochelle

Le programme de ce soir écrit : «Certains, paraît-il, on couché avec le cinéma». A l’époque dont je vais vous raconter un fragment, le cinéma était bien une des rares entités avec lesquelles l’Eglise catholique romaine nous permettait de coucher.

J’ai découvert le cinéma à 20 ans, lors de mon premier ciné-club au Collège d’Amos, en Abitibi, très précisément le 7 décembre 1957.

Ce même jour, c’était la fête de la Saint-Ambroise, à Milan. C’est toujours un 7 décembre que se fait l’ouverture de la saison d’opéra de La Scala. Ce soir-là de 1957, Maria Callas chantait dans l’opéra Un bal masqué de Verdi (Un Ballo in Maschera).

 

DVD – HOW GREEN... [VERSION FRANÇAISE] Plage 1 1 min.

Pourtant, avant que je prenne conscience du cinéma, c’était lui qui m’avait déjà découvert à l’âge de 3-4 ans. Je réalise aujourd’hui que c’était vers 1941, au moment même où John Ford tournait Qu’elle était verte ma vallée (How Green Was My Valley). Le cinéma m’avait attrapé, enfant, avec un programme double au Théâtre français de La Sarre (toujours en Abitibi) : Blanche-Neige et les sept nains et Les Deux orphelines. De cette grandiose soirée initiatique, je me souviens de 2 images seulement, une pour chaque film. 1) les deux petites filles sortent en riant d’un immense panier d’osier, elles sont jeunes, belles, riches, et pas encore défigurées par le mauvais sort qui les rendra orphelines ; 2) dans l’autre film, une sorcière très laide et épeurante, qui offre à manger à Blanche-Neige une pomme empoisonnée, de quoi donner des cauchemars pour le reste de son enfance.

Après ce premier cinéma, je voyais plein de films, je les aimais tous sans distinction, croyant dur comme fer que tout y était d’une grande vérité, de Aïda à Tarzan et à Un homme et son péché, de Jeanne d’Arc à Quo Vadis et aux films de pirates. Seule y manquait la danse des sept voiles de Rita Hayworth dans Salomé, parce que cette scène avait été coupée par le bureau de censure du Québec. Mais je ne connaissais rien au cinéma, je l’adorais tout bonnement. Il a fallu le ciné-club pour m’ouvrir les yeux et les oreilles.

 

DVD – Plage 2 jusqu’à 4 :26, fade-out.

Qu’elle était verte ma vallée et John Ford me disaient qu’un film peut être une structure d’images et de sons, un montage dynamique, une façon de multiplier des plans et des mouvements de caméra, de faire chanter des personnages et des figurants comme des choristes. Loin de Milan et de La Scala, ce film devenait l’opéra de notre Saint-Ambroise.

Dans les archives de l’Office diocésain du cinéma, aujourd’hui précieusement conservée à Rouyn, j’ai retrouvé le questionnaire-guide de ce premier ciné-club :

John Ford a-t-il réussi à provoquer chez vous le sentiment poétique ? une impression de poésie ? Donnez des exemples illustrant le caractère stylisé des personnages et des décors. Le personnage du pasteur : quelle est son importance ici ? Comment l’interprète l’a-t-il campé ?

Ce premier ciné-club fut vite suivi d’autres merveilles : Le Chemin du ciel (1942) du suédois Alf Sjöberg, Le Voleur de bicyclette (1948) de Vittorio de Sica, et de centaines d’autres durant les années 50-60. Mais comment oublier le premier grand choc du John Ford, une sorte d’illumination rimbaldienne qu’on pouvait à l’époque appeler un chemin de Damas ?

Ce film à lui seul m’apprenait, grâce au projet du cinéaste et au moyen de son écriture filmique, que le cinéma ne véhiculait aucun réalisme d’aucune sorte, qu’il était une illusion organisée et contrôlée, la technique d’un éblouissant tour de magie, une posture chorégraphique, une voix d’opéra artificielle puissante et émouvante, une poétique réfléchie de la mélancolie. J’apprenais, sans le mesurer encore complètement, que le cinéma n’est pas la copie et la conscience de la réalité, mais un rêve que génère cette réalité ; qu’une ville minière est un décor savamment truqué et éclairé ; que l’histoire est une grosse ficelle pour faire tenir les morceaux et les accessoires d’une enfance embellie, que les personnages ne sont faits que de faux costumes qui habillent de vrais acteurs : Walter Pidgeon, Maureen O’Hara, Anna Lee, Donald Crisp, Roddy McDowall, Sara Allgood ; que les chants des figurants sont ceux de la chorale des Welsh Singers.

Un premier ciné-club, à cet âge et durant cette époque duplessiste maudite, celle de la grande violence anti-intellectuelle des censures et des interdits de toutes sortes, ouvrait une fenêtre sur un nouveau jardin du possible qui allait devenir la Révolution tranquille du Québec. On disait que John Ford avait été, dans les années 40 aux Etats-Unis, un chantre du New Deal de Roosevelt, l’utopiste d’un monde meilleur, où les amours et le travail sont certes incertains et risqués mais que, transformés par les moyens de l’art cinématographique, ils apparaissent tout à coup comme une chance de rescapage ou de fuite.

 

DVD – Plage 10 à partir de 21 : 45 jusqu’à la fin.

Oui en vérité, qu’il était vert, mon premier ciné-club, dans les grands froids d’Abitibi.