Retour à la page d'accueil de l'AEECCQ...

Conférences

MICHEL BRAULT RENCONTRE LES PROFESSEURS DE CINÉMA


Michel Brault

* Écrivez au webmestre

 

Conférence de Michel Brault au Collège André-Laurendeau, le 8 octobre 2005

Allocution d’ouverture

Je suis un des derniers témoins d’une époque qui a été significative. Un tournant du documentaire qui a eu des répercutions sur le cinéma de fiction. J’ai eu le privilège de connaître et de travailler avec des cinéastes importants comme Claude Jutra et Jean Rouch. Avec Claude j’ai tout appris du cinéma. Avec Jean Rouch j’ai participé à l’évolution des appareils de prise de vues pour essayer de cerner ce que, bien téméraires, nous croyons être la vérité.

À la fin des années 50, nous étions plusieurs à travers le monde à vouloir libérer le documentaire de la servitude des commentaires en voix hors champ. Nous voulions donner la parole et le son à ceux que nous filmions. Pour cela il était indispensable de transformer les caméras, les magnétophones, les pellicules .Ce fut une aventure passionnante.

En 1960 à Paris, pendant le tournage de Chronique d’un été, j’étais là le jour où quelqu’un, après une séance de rushes dans une petite salle des Champs Élysées a proposé de mettre sur les affiches du film la phrase suivante: Première expérience de cinéma vérité

Malgré la résistance des appareils de prise de vues et de son, nous avions réussi, en grande partie à cause de la détermination de Jean Rouch à jeter un nouveau regard sur le documentaire Puis de retour à Montréal à l’ONF, j’ai eu l’occasion de continuer à développer les techniques de prise de vue et prises de son pour permettre aux pêcheurs de l’ile aux Coudres de laisser libre cour à leur parole et à leurs gestes autour de cette idée qu’avait eue Pierre Perrault de refaire cette pêche ancestrale et légendaire dont il avait entendu parler

Aujourd'hui, je me rends compte que pendant une grande partie de ma vie je n'ai pas beaucoup réfléchi à la façon dont je filmais. Je carburais à l'enthousiasme et par instinct. Je découvrais d’abord mon pays. Ainsi avant de tourner Entre la mer et l’eau douce, je suis parti en auto et en bateau de Montréal à Blanc Sablon pour en prendre la mesure de ce pays.

Ces préoccupations s'imposaient pour cerner cette réalité, pour ne pas dire cette vérité qui se dérobe. J'ai toujours maintenu une alliance étroite entre la technique et le contenu. J'ai même dit quelque part que pour bien filmer il faut avoir une moitié du cerveau qui est technique et l'autre émotive, une moitié qui calcule la lumière, combien il reste de pellicule, et l'autre moitié qui pleure ou qui rit.

Ce fut ainsi jusqu'en 1980 à Beaubourg, où je participais au jury du Festival Cinéma du Réel, Edgar Morin qui était président du jury avait écrit un texte en préface du catalogue du festival. Un texte qui m’a ébloui. Voici un extrait :

« Or, nous devons le savoir: le cinéma de fiction est dans son principe beaucoup moins illusoire, et beaucoup moins menteur que le cinéma dit documentaire, parce que l'auteur et le spectateur savent qu'il est fiction, c'est-à-dire qu'il porte sa vérité dans son imaginaire. Par contre, le cinéma documentaire camoufle sa fiction et son imaginaire derrière l'image reflet du réel. »

« Or, nous devons le savoir de plus en plus profondément: la réalité sociale se cache et se met en scène d'elle même, devant le regard d'autrui et surtout devant la caméra. La réalité sociale s'exprime à travers des rôles. Et en politique, l'imaginaire est plus réel que le réel. »

Vu d'ici je préfère la période où je fonctionnais par instinct. Aujourd'hui je suis plus conscient et tourmenté par la vérité, la vérité inatteignable derrière les visages et les paroles.

Michel Brault

Notes

  • Jean Rouch et sa première caméra
  • Appellation Cinéma vérité et cinéma direct Ruspoli
  • Cinéma joué/vécu
  • Les techniques de Pour la suite du monde
  • Limites du documentaire.
  • Nécessité d'écrire un scénario donne Entre la mer et l'eau douce
  • Roland Barthes - La Lutte - Kino Pravda
  •  

    Le texte d'Edgar Morin

    Il y a deux façons de concevoir le cinéma du réel. La première est de prétendre donner à voir le réel. La seconde est de se poser le problème du réel. De même, il y avait deux façons de concevoir le cinéma-vérité. La première était de prétendre apporter la vérité. La seconde était de se poser le problème de la vérité.

    Or, nous devons le savoir: le cinéma de fiction est dans son principe beaucoup moins illusoire, et beaucoup moins menteur que le cinéma dit documentaire, parce que l'auteur et le spectateur savent qu'il est fiction, c'est-à-dire qu'il porte sa vérité dans son imaginaire. Par contre, le cinéma documentaire camoufle sa fiction et son imaginaire derrière l'image reflet du réel.

    Or, nous devons le savoir de plus en plus profondément: la réalité sociale se cache et se met en scène d'elle même, devant le regard d'autrui et surtout devant la caméra. La réalité sociale s'exprime à travers des rôles. Et en politique, l'imaginaire est plus réel que le réel.

    C'est pourquoi, c'est sous le couvert du cinéma du réel qu'on nous a présenté, proposé, voire imposé les plus incroyables illusions: c'est que, dans les contrées merveilleuses dont on ramenait l'image exaltante, la réalité sociale était mise en scène et occultée par le système politique régnant et transfigurée dans les yeux hallucinés du cinéaste.

    C'est-à-dire que le cinéma qui se pose les plus graves et les plus difficiles problèmes par rapport à l'illusion, l'irréalité, la fiction, est bien le cinéma du réel, dont la mission est d'affronter le plus difficile problème posé par la philosophie depuis deux millénaires: celui de la nature du réel.

    EDGAR MORIN, mai 1980

    Photo: Vincent Desautels

     

    Michel Brault lit un texte d'André Gide

    André Gide Le retour du Tchad, in Journal d’André Gide 1939-1949 Souvenirs, Paris, Gallimard, bibliothèque de La Pléiade, 1954, p. 924-925

    Ce matin, le temps est splendide, Marc se donne beaucoup de mal pour obtenir un lever d’indigènes, une sortie de vaches, de chèvres; mais l’un tire à hue, l’autre à dia; et lorsque cela commence à marcher, le soleil est déjà trop haut; les ombres sont trop courtes; la lumière trop chaude; l’atmosphère du premier matin n’y est plus.

    Somme toute, il me paraît que ce qu’il y aura de mieux dans ces vues prises (et sans doute il y aura de l’excellent) sera plutôt obtenu par un heureux hasard; des gestes, des attitudes sur lesquelles précisément l’on ne comptait pas. Ce dont on convenait par avance restera, je le crains, un peu figé, retenu, factice. Il me semble que j’eusse procédé différemment, renonçant aux tableaux, aux scènes, mais gardant l’appareil tout prêt, et me contentant de prendre, par surprise et sans qu’ils s’en doutent, les indigènes occupés à leurs travaux ou à leurs jeux; car toute la grâce est perdue de ce qu’on prétend leur faire refaire. Le plus souvent, c’est après que Marc a cessé de tourner, immédiatement, après parfois, que le geste naïf, exquis, ininventable (sic), irrefaisable (sic) est donné. On dit à cette mère d’abreuver son enfant; elle le fait tant bien que mal; on lui dit de pencher plus à droite ou plus à gauche la calebasse qu’elle incline vers la soif de l’enfant. Puis, sitôt après, je la vois, posant à terre la calebasse, prendre une poignée d’eau qui ruisselle par le pouce tendu en manière de tétine jusqu’à la bouche du poupon. C’est charmant; un geste, inconnu je crois, de nos mères françaises, si paysannes qu’elles soient. Mais hélas! Marc ne tournait plus. On veut le réobtenir (sic). Mais l’enfant n’a plus soif; il pleure, se rebiffe... Le poing de la femme vient devant la figure du mioche; on ne comprend plus; on ne s’explique plus le geste; rien n’y est plus. Ah! Que n’a--t-il su saisir tout cela par surprise! Tout ce que l’on dicte est contraint.

     

    Photo: Vincent Desautels