AEECCQ

Chronique d'humeur

 

2. Je sème à tout vent

Avril 2006

Il m’arrive, dans l’exercice de mon travail, de me sentir comme une certaine fille rousse de dictionnaire : elle souffle sur un pissenlit et les grains s’envolent dans toutes les directions. Le vent les emporte et on ne sait jamais où ils vont atterrir. Juste à nos pieds ou des kilomètres plus loin.

Certains de nos étudiants n’ont besoin que d’une brise dans le cou, d’autres d’une rafale qui demande qu’on se remplisse bien les poumons toute la session. Puis parfois, ils n’iront pas bien bien plus loin que le cadre de la porte de notre classe. Même pour celui qui a le souffle long, c’est parfois décourageant.

Je me dis qu’il ne faut quand même pas s’arrêter. Pas que je souhaite gaspiller mes forces sur ceux qui sont aussi massif que le roc, mais on ne sait jamais ce qui peut se passer (un miracle, une roche légère qui s’envole, c’est toujours possible). Si l’enseignement m’a appris quelque chose, c’est que tout peut arriver. «Toute se peut», dixit Desjardins.

Prenons cet étudiant qui partait de très loin à sa première session au cégep. Il rêvait de devenir réalisateur de films d’horreur et voulait faire un DEP en maquillage pour savoir faire des faces ensanglantées. Eh bien, trois ans plus tard, il m’amenait la cassette du dernier Godard que je n’avais pas encore vu. Rien de moins. Surréaliste mais vrai.

Bon, cette année j’en ai rencontré un qui pense que le cours de fiction est un cours de science-fiction... Il est tombé de haut quand il a appris qu’il ne filmerait pas de bébittes extra-terrestres en deuxième année. Il m’a même demandé si, dans le cours de cinéma américain, on allait apprendre à réaliser des effets spéciaux. Décourageant ou rafraîchissant? Pour celui-là (et les autres qui le pensent tout bas), je compte sur mes grosses réserves d’air pur.

Attention, il n’est pas ici question de faire entrer tous les élèves dans le moule du bon étudiant cinéphile. C’est plutôt une histoire de limite à repousser. D’ornières à faire tomber. D’évolution de l’individu, quoi. Peu importe que Godard soit impliqué ou non.

Don Quichotte se battait contre les moulins à vent; ma petite bataille tient-elle autant de l’utopie? En tout cas, je fourbis mes armes (tout en prenant une grande inspiration!).

Véronique Dubois-Côté


 

1. Inauguration de la Chronique d’humeur du site web de l’AEECCQ

Mars 2006

Ça fait longtemps que l’envie est là. Avoir un petit coin où je peux, de façon régulière, faire partager mes impressions et réflexions sur le valeureux métier de prof de cinéma. C’est sans doute que j’aime tellement ce travail que j’ai envie d’en parler, d’exposer au grand jour non seulement mes frustrations mais aussi mes nombreux et fréquents coups de coeur. Les frustrations sont nombreuses et ont le plus souvent pour sources nos administrations insensibles. Rien de bien nouveau sous le soleil! Les joies sont liées bien sûr au plaisir du cinéma, mais aussi à celui de voir nos étudiants s’ouvrir sur ce médium fascinant, et par lui être ouverts sur le monde. Et ces joies, il ne faut surtout pas les oublier.

Je me demande parfois : pourquoi je fais ce métier, donc? Ça doit vous arriver aussi, n’est-ce pas? Il y a des jours où l’entreprise nous semble tellement futile... le cinéma! Alors que la planète se meure, que la pollution fait rage et que la misère règne sur les trois quarts du monde, on est là, sur notre bulle esthétique à expliquer à quoi sert une contre-plongée. À rendre les gratte-ciel capitalistes méchants et épeurants, oui mais encore...

Ces derniers temps, j’ai eu quelques signes qui m’ont confirmé que l’exercice de ce métier ne servait pas à rien. D’abord Maxime, avec son portfolio pour Concordia. Toute l’énergie qu’il y a mis. Et la sensibilité. Maxime est un étudiant qui se dévoile peu, et le voilà dans mon bureau, me montrant ses photos, sa lettre d’intention, se mettant à nu parce que ce travail vaut beaucoup pour lui. C’est un peu sa vie qui se joue en ce moment. Maxime étudiait les Biotechnologies avant de passer en cinéma. Pourtant, il n’y a pas plus artiste que lui. Et il est foutrement intelligent. Oui, l’art c’est aussi pour les gens intelligents. Et il a trouvé sa voie et sa motivation. Bon, on sert au moins à ça.

Je savais qu’aujourd’hui, le film d’un de mes finissants de l’an passé allait être mis en ligne sur silenceoncourt.tv. Je suis allée voir. Quelle ne fut pas surprise de voir un autre film de mes finissants parmi la sélection de la semaine! Le goût du cinéma s’est prolongé au-delà du cégep. Le programme leur a permis d’être autonome et de faire des films de qualité. Ils y ont développé leur passion et ils continuent. Un des films parle de la mort, l’autre de l’environnement. Pas n’importe quoi. Ça me fait du bien de savoir ça. Sans compter la fierté de les voir percer, persévérer.

Enseigner, c’est d’abord être humain. On fait des ponts. On rassure. On fait confiance. Je rêve ou le cinéma nous aide dans tout cela?

Véronique Dubois-Côté